Rwanda :Entretien avec Alain Gauthier, fondateur du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR)
Alain Gauthier et son épouse, Daphrose Gauthier, sont les fondateurs du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR). Cette organisation a pour mission de rechercher et de poursuivre les personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 et qui vivent encore en liberté dans différents pays, notamment en Europe et particulièrement en France.
Le CPCR est à l’origine de nombreuses plaintes ayant conduit à des procès historiques, dont celui de Pascal Simbikangwa en 2014, premier procès tenu en France pour des crimes liés au génocide contre les Tutsi.
En 2017, Alain et Daphrose Gauthier ont reçu la distinction « Igihango » des mains du Président Paul Kagame, en reconnaissance de leur engagement exceptionnel en faveur de la vérité, de la mémoire et de la justice.
Imvaho Nshya s’est entretenu avec Alain Gauthier. Voici l’intégralité de cet échange.
Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer le lien particulier qui vous unit au Rwanda ?
Je m’appelle Alain Gauthier et je suis président du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR), que nous avons fondé avec mon épouse Daphrose en 2001.
Mon histoire avec le Rwanda remonte cependant à bien plus loin. Entre 1970 et 1972, j’ai enseigné au petit séminaire de Save, près de Butare. C’est à cette époque que j’ai découvert le Rwanda et appris à connaître le pays durant deux années.
Plus tard, le hasard m’a permis de retrouver Daphrose, qui avait quitté le Burundi où elle s’était réfugiée pour rejoindre son frère à Bruxelles. Grâce à des amis communs, nous nous sommes revus et notre histoire a commencé en 1974. En 1977, nous avons décidé de nous marier.
Depuis lors, je suis revenu de nombreuses fois au Rwanda avec Daphrose et nos enfants. Aujourd’hui, je suis ici en tant que président du CPCR, une organisation créée en France afin que les personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide contre les Tutsi et résidant sur le territoire français puissent répondre de leurs actes devant la justice.
Voilà, en quelques mots, le lien profond qui m’unit au Rwanda.
Vous et votre épouse avez consacré une grande partie de votre vie à la quête de justice pour les victimes du génocide contre les Tutsi. Qu’est-ce qui vous a poussés à vous engager avec autant de détermination ?
Notre engagement est né à la suite du premier procès dit des « Butaréens », organisé en Belgique en 2001.
Daphrose est originaire de Butare et plusieurs fondateurs du collectif belge étaient des amis proches, notamment Gasana Ndoba et François Sebatatsi, le frère de Daphrose. Nous avons donc suivi ce procès avec beaucoup d’attention.
Le jour du verdict, nos amis nous ont demandé : « Et vous, qu’est-ce que vous faites en France ? »
À vrai dire, nous n’avions pas de réponse. Depuis 1996, nous avions recueilli de nombreux témoignages de survivants du massacre de Sainte-Famille, où un cousin de Daphrose avait lui-même survécu. Nous avions ces témoignages, mais nous ne savions pas encore comment les utiliser.
Nous les avions transmis à un avocat français impliqué dans la procédure visant l’abbé Wenceslas Munyeshyaka, mais cela n’était pas allé plus loin.
De retour de Bruxelles en 2001, nous avons donc créé le CPCR. Nous avons commencé par nous constituer parties civiles dans plusieurs procédures engagées entre 1995 et 2001 contre Wenceslas Munyeshyaka, Laurent Bucyibaruta, Sosthène Munyemana, Laurent Serubuga, Cyprien Kayumba et Fabien Neretse.
Par la suite, nous avons commencé à déposer nos propres plaintes et à mener nos propres enquêtes au Rwanda. Depuis 2001, nous avons déposé près de quarante plaintes. Certaines ont abouti, d’autres non, et plusieurs sont encore en cours d’instruction.
Trente-deux ans après le génocide contre les Tutsi, pourquoi est-il toujours essentiel de poursuivre les suspects qui ont fui le Rwanda ?
Je pense que les survivants du génocide ne nous demandent qu’une seule chose : la justice.
C’est probablement ce qu’il leur reste de plus précieux. Et il nous appartient de la leur apporter. De nombreux génocidaires ont quitté le Rwanda, transitant parfois par le Kenya, l’Ouganda ou plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest avant de s’installer en France.
Nous avons considéré qu’il était de notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour rendre justice aux survivants et leur restituer une part de la dignité que la perte de leurs proches leur a arrachée.
C’est pourquoi il est indispensable de poursuivre ce combat aussi longtemps que nous le pourrons. Mais nous savons également que le temps joue contre nous. Trente-deux ans après les faits, les auteurs présumés vieillissent eux aussi, ce qui rend les poursuites judiciaires de plus en plus difficiles.
Malgré cela, nous continuerons aussi longtemps que nous en aurons la capacité.
Combien de dossiers ou de procédures le CPCR a-t-il portés devant la justice française jusqu’à présent ?
Comme je l’ai indiqué, nous avons déposé près de quarante plaintes.
Depuis, deux ou trois personnes visées par ces procédures sont décédées, ce qui a entraîné la clôture de leurs dossiers.
Dans certains cas, les juges d’instruction ont estimé, après enquête au Rwanda dans le cadre de la coopération judiciaire, que les éléments recueillis n’étaient pas suffisants pour poursuivre les suspects. Les procédures ont alors été classées.
Parmi les dossiers les plus emblématiques figure celui d’Agathe Kanziga Habyarimana, sur lequel je souhaiterais revenir.
Nous avons déposé plainte contre elle en février 2007. Pour des raisons que chacun peut imaginer, cette enquête a été extrêmement longue.
En mai 2025, les juges d’instruction français ont rendu une ordonnance de non-lieu, refusant ainsi son renvoi devant une juridiction de jugement. Nous avons immédiatement fait appel, tout comme le parquet français.
Pour nous, cette affaire est d’une importance majeure. Nous estimons que l’enquête n’a pas été menée jusqu’à son terme et nous attendons désormais la décision définitive de la justice.
Parmi toutes ces affaires, laquelle vous a le plus marqué, tant sur le plan humain que judiciaire ?
Il est difficile d’en choisir une seule.
Je pourrais citer le procès de Pascal Simbikangwa en 2014, vingt ans après le génocide, parce qu’il s’agissait du premier procès de ce type en France.
Mais je pense également au dossier du Docteur Eugène Rwamucyo, déposé en 2007.
Médecin à Butare, il était animé d’une idéologie extrémiste particulièrement marquée. Il était notamment accusé d’avoir supervisé l’inhumation rapide de milliers de victimes du génocide dans des fosses communes creusées à l’aide d’engins mécaniques dans la région de Butare.
Au cours de notre enquête, nous avons également retrouvé un discours prononcé à ses côtés par l’ancien Premier ministre Jean Kambanda, dans lequel il soutenait le régime génocidaire.
Pour nous, il s’agissait d’une personnalité importante parmi les suspects poursuivis.
Je raconte souvent comment nous l’avons retrouvé en France. En avril 2002, il participait à une conférence organisée à Paris par des négationnistes du génocide, dans une salle du Sénat français. J’y assistais également avec mon ami Servilien Sebasoni.
Alors que je posais des questions aux intervenants, un homme s’est retourné et a déclaré : « Je connais ce Blanc. Tout ce qu’il sait du Rwanda, il l’a appris dans son lit. »
Je me suis alors tourné vers Servilien Sebasoni et lui ai demandé s’il connaissait cet homme. Il m’a répondu : « Oui, c’est le docteur Rwamucyo. »
C’est ainsi que nous avons commencé nos recherches. Nous avons découvert qu’il travaillait dans un centre antipoison à Lille, dans le nord de la France. Après plusieurs enquêtes et déplacements au Rwanda, nous avons déposé plainte contre lui.
Finalement, il a été renvoyé devant la Cour d’assises. En 2024, il a été condamné à 27 ans de réclusion criminelle. Il a fait appel et son nouveau procès doit se tenir à Paris du 9 juin au 17 juillet.
D’autres procès vous ont-ils particulièrement marqué ?
Oui, plusieurs autres.
Je pense notamment au procès de Laurent Bucyibaruta, ancien préfet de Gikongoro.
Je pense aussi à celui de Philippe Hategekimana, surnommé « Biguma », ancien gendarme à Nyanza, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.
On peut également citer les anciens bourgmestres de Kabarondo, Octavien Ngenzi et Tito Barahira, eux aussi condamnés à la perpétuité.
Chaque procès possède sa propre histoire, ses particularités et son impact humain. Les témoignages des survivants et des témoins donnent à chaque affaire une dimension unique.
À ce jour, environ douze procès ont déjà eu lieu. Huit personnes ont été jugées et condamnées. D’autres procédures importantes devraient encore se tenir dans les semaines et les mois à venir.
Propos recueillis par Imvaho Nshya.

