Pourquoi tuer un serpent peut coûter plus cher que le laisser vivre
Agriculture, biodiversité, santé publique : les conséquences méconnues d’un geste dicté par la peur
Chaque année, entre 4,5 et 5,4 millions de personnes sont mordues par des serpents dans le monde. Ces accidents provoquent jusqu’à 138 000 décès et laissent près de 400 000 survivants avec des handicaps permanents.
Pourtant, malgré ces chiffres alarmants, les scientifiques rappellent que les serpents demeurent parmi les espèces les plus utiles au fonctionnement des écosystèmes.
À l’approche de la Journée mondiale des serpents, célébrée chaque 16 juillet, les experts invitent à changer de regard sur un animal dont la disparition pourrait coûter bien plus cher à l’humanité que sa présence.
Dans de nombreuses régions du monde, le réflexe est presque toujours le même : lorsqu’un serpent apparaît près d’une habitation ou dans un champ, il est immédiatement tué.
Cette réaction est compréhensible. Certaines espèces sont venimeuses et leurs morsures peuvent être mortelles. Mais les biologistes préviennent qu’en éliminant systématiquement les serpents, l’homme contribue parfois à créer un déséquilibre écologique dont les conséquences dépassent largement le risque immédiat.
Car les serpents ne sont pas seulement des prédateurs. Ils constituent un maillon essentiel de la chaîne alimentaire, régulent les populations de rongeurs, protègent indirectement les cultures et participent au maintien de la biodiversité.
Une crise sanitaire mondiale souvent oubliée
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime que 4,5 à 5,4 millions de personnes sont mordues par des serpents chaque année.
Parmi elles, 1,8 à 2,7 millions développent une envenimation nécessitant un traitement médical rapide.
Les conséquences restent dramatiques :entre 81 000 et 138 000 décès sont enregistrés chaque année ;près de 400 000 personnes gardent des séquelles permanentes, notamment des amputations ou des incapacités physiques.
Ces chiffres ont conduit l’OMS à classer les morsures de serpent parmi les maladies tropicales négligées, au même titre que plusieurs autres maladies touchant principalement les populations pauvres des régions tropicales.
L’Afrique subsaharienne demeure l’une des zones les plus touchées. Chaque année, selon l’OMS, 435 000 à 580 000 personnes y nécessitent une prise en charge médicale après une morsure de serpent, un chiffre probablement sous-estimé en raison des nombreux cas non déclarés.
Pour répondre à cette urgence, l’OMS s’est fixé un objectif ambitieux : réduire de moitié les décès et les handicaps liés aux morsures de serpent d’ici à 2030 grâce à un meilleur accès aux sérums antivenimeux, à la formation des personnels de santé et à la sensibilisation des populations.
Mais les serpents ne sont pas les ennemis que l’on imagine
Les spécialistes insistent toutefois sur un point essentiel : reconnaître le danger de certaines espèces ne signifie pas que tous les serpents doivent être éliminés.
Sur les plus de 4 000 espèces de serpents recensées dans le monde, environ 600 sont venimeuses et près de 200 sont considérées comme médicalement importantes pour l’être humain. Autrement dit, la grande majorité des espèces ne représente pas un danger majeur.
Cette distinction est rarement connue du grand publique
Dans plusieurs pays africains, asiatiques ou latino-américains, la peur conduit à tuer indistinctement tous les serpents rencontrés, y compris des espèces totalement inoffensives.
Pour les écologues, cette destruction systématique prive pourtant les écosystèmes d’un prédateur naturel irremplaçable.
Les gardiens silencieux des récoltes
C’est probablement leur contribution la moins connue
Les serpents se nourrissent principalement de rats, de souris et d’autres petits mammifères qui ravagent les cultures et les stocks alimentaires.
Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les rongeurs figurent parmi les principaux responsables des pertes de céréales après récolte dans de nombreux pays en développement. Dans certaines régions, ces pertes peuvent atteindre des niveaux importants, affectant directement les revenus des agriculteurs et la sécurité alimentaire.
En consommant quotidiennement ces nuisibles, les serpents rendent un service écologique gratuit que les pesticides ne remplacent qu’au prix de coûts économiques, environnementaux et sanitaires élevés.
Autrement dit, tuer un serpent aujourd’hui peut signifier davantage de rongeurs demain, davantage de récoltes détruites, davantage de dépenses pour lutter contre les nuisibles et, à terme, davantage de pertes pour les agriculteurs.
C’est dans ce sens que plusieurs chercheurs affirment que tuer un serpent peut coûter plus cher que le laisser vivre .

